Une photo publiée par Viviana Lgb (@vlg0901) le 4 Avril 2016 à 5h12 PDT

Deuxième roman d'Andreï Makine que je lis, après "Le Testament Français" il y a quelques années. La plus haute décoration de l'Union Soviétique, la croix d'or de Héros, l'équivalent de notre Légion d'Honneur, Ivan l'a reçue pour sa bravoure lors de la défense de Stalingrad. Plus exactement, pour les combats qu'il a menés dans une steppe aride et glacée, à quelques centaines de kilomètres de Stalingrad. Mais la vérité de ces combats n'intéresse plus personne : lorsqu'on l'invite pour raconter la Grande Guerre Patriotique dans les écoles, on lui demande de décrire la bataille de Stalingrad à laquelle il n'a pas participé, de décrire la ville qu'il n'a jamais vue, et on ne s'intéresse pas à ses vrais souvenirs, ceux d'une petite rivière fraîche découverte au détour d'un bosquet. De même, les écoliers frémissent d'enthousiasme en l'entendant raconter comment les cris "Pour la Patrie ! Pour Staline !" les galvanisaient et les jettaient en avant dans le combat. Mais avec ses camarades vétérans, ils se souviennent : "devant nous, l'ennemi. Derrière nous, Moscou. Entre nous et Moscou : les mitrailleuses, pointées sur nous." Le Héros qu'on glorifie a-t-il bien eu le choix ?

À mesure que le temps passe, la dichotomie entre la charge symbolique de l'étoile d'or et sa situation réelle se fait plus forte. Ivan n'est plus qu'un vieil ivrogne, complètement dépassé dans l'URSS de Gorbatchev. Sa fille a fait de brillantes études, elle vit avec son temps, sans illusions; entre la génération qui a connu la famine et la guerre et celle qui profite de la pérestroïka, quelle compréhension possible ?

Il ne reste plus au Héros qu'à vendre, une à une, les décorations qui n'ont plus de sens ni de valeur, pour acheter ses bouteilles de vodka...

Ce portrait d'une génération laissée en arrière, d'une génération qu'on "honore" un jour par an mais qu'on ne veut plus regarder ni vraiment écouter m'a particulièrement touchée... Parce que chez mes parents, dans un petit bol, il y a toute une poignée de médailles soviétiques : médailles militaires, médailles de "pionniers", médailles de la famille, achetées pour quelques kopecks par Pawel, l'ami polonais de toujours. Ces médailles nous amusaient alors, dans les années 90 : témoignages d'une société soviétique où l'on fait la queue deux heures pour acheter un kilo de beurre mais où les décorations honorifiques coulent à flot, où l'on vit à deux ou trois familles dans un seul appartement mais où les défilés militaires mirifiques ont lieu à chaque occasion; témoignages d'une société bureaucratique et hypocrite, témoignages d'un espoir et d'un échec...

Je ne comprenais pas alors le vrai sens des mots de Pawel qui répétait toujours "Pauv' russes" quand il racontait ce qu'il avait vu là-bas. Aujourd'hui ces médailles vendues pour presque rien, ces médailles qui ont fait un jour la fierté de ceux qui les ont reçues, avant de perdre même la valeur du symbole et de finir échangées contre quelques pièces, je les trouve pathétiques...

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