... il y a bientôt deux ans que je n'ai pas écrit ici, et même si ce blog est tout sauf un journal intime, il est intéressant de voir que le dernier livre chroniqué s'intitulait "pas pleurer", lu lors d'un été où je me suis beaucoup efforcée de ne pas pleurer, et que le roman qui m'a redonné envie de parler bouquin s'intitule "me voici" et qu'il est, entre autre, la chronique de la fin d'un couple, et que j'en achève la lecture deux mois avant que ne soit prononcé mon divorce...

 

Foer

... C'est donc un blog de littérature, alors parlons de ce livre. (mais à ma façon, c'est à dire avec moultes digressions, circonvolutions et parenthèses). De cet auteur, Jonathan Safran Foer, j'avais lu il y a longtemps "Extrêmement fort et incroyablement près", que j'avais vraiment adoré. Puis, l'été dernier, "Faut-il manger les animaux", environ dix-huit mois après avoir sauté le pas et être devenue "complètement" végétarienne, ou "végétarienne pratiquante", alors que j'étais seulement "croyante" avant. (*avant*). Cet essai m'avait énormément touchée aussi, pas forcément sur l'aspect journalistique, les témoignages autour de la souffrance animale (je suis convaincue d'avance), mais davantage sur le rapport entre la nourriture que nous mangeons et notre histoire familiale, entre la nourriture et la transmission... Quand il raconte comment sa grand-mère a failli mourir de faim en Russie pendant la deuxième guerre mondiale, ou comment le fait d'avoir des enfants, de nourrir ses propres enfants change fondamentalement notre rapport à la nourriture.

 

"Me Voici" parle, donc, d'une famille américaine, juive, new yorkaise. Les parents, quadragénaires, Jacob et Julia, leurs trois jeunes fils, et la famille de Jacob : son père, blogueur politique pro-israélien, son grand-père, Isaac, émigré à la fin de la guerre, et les cousins israéliens, invités à l'occasion de la bar mitsva du fils aîné de Julia et Jacob.

 

"Me Voici" parle encore des thèmes déjà présents dans les deux livres précédents de Foer : être un père, être un fils; être juif aux États-Unis, descendre de survivants de la Shoah; mais le sujet principal du roman est probablement la fin d'un couple, la fin d'une famille. Dans la biographie de Foer sur Wikipedia, on apprend qu'il a été marié de 2004 à 2014, avec une femme dont il a divorcé "à l'amiable". Cette expression m'a tiré un sourire crispé, car après les 700 et quelques pages du roman qui dissèque la fin d'un mariage, on sait qu'on peut se séparer sans hurlements ni conflit ouvert, mais pas sans souffrance...

 C'est aussi un roman sur le fait d'être parent; sur l'amour inconditionnel qu'on peut porter à nos enfants, sur l'inquiétude presque permanente que ressentent les parents qui veulent préserver leurs enfants des souffrances et des erreurs, des dangers grands et petits du monde extérieur; sur cet amour immense, presque "trop" grand (lorsque Julia demande à son mari : "Est-ce que ça te rend triste d'aimer les enfants plus que nous ne nous aimons ?"), presque douloureux :

"Le soir où Sam s'est blessé, j'ai dit à Julia que ce trop-plein d'amour nous empêchait d'être heureux. J'ai aimé mon garçon au-delà de ce dont j'étais capable, mais je n'ai pas aimé l'amour. Parce qu'il a été débordant. Parce qu'il a été nécessairement cruel. Parce qu'il ne tenait pas dans mon corps et se distordait sous la forme d'une insoutenable hypervigilance qui a compliqué ce qui aurait dû être la chose la moins compliquée qui soit - élever un enfant et jouer avec lui. Parce que ce trop-plein d'amour nous empêchait d'être heureux."

 

et sur le temps qui s'écoule, et qui s'incarne dans nos enfants qui grandissent.

Beaucoup beaucoup de passages du livre m'ont serré la gorge, en particulier ceux où Jacob, le père, s'interroge sur les premières et les dernières fois, où il  se demande si on "sait" qu'on porte son enfant pour la dernière fois...

... et lors de cet extrait, vers la fin du livre, lorsqu'il quitte la maison familiale :

"Les traits mesurant la croissance des enfants, tracés sur l'encadrement de la porte de la cuisine. Au nouvel an civil et au nouvel an juif, Jacob mettait un point d'honneur à appeler les garçons pour les mesurer. (...) [il] leur appuyait un marqueur noir sur le haut du crâne et traçait un trait de cinq centimètres. Puis il notait les initiales et la date. La plus ancienne mesure était SB 01/01/05. La plus récente BB 01/01/16. Entre les deux, un vingtaine de traits. À quoi cela ressemblait-il ? À une petite échelle pour permettre à de petits anges de monter et descendre ? Les frettes sur l'instrument produisant le son de la vie qui passe ?"

 

Il y a dans ce roman beaucoup d'autres choses encore, mais surtout, je me suis terriblement attachée aux personnages - les deux parents, les trois enfants... Et Argos, le chien, le chien vieillissant, dont la lente dégradation physique est le comme un miroir de la fin de la relation amoureuse - , terriblement identifiée aussi, à ces quadragénaires qui sont à la fois pleins de bonne volonté et pétris de contradictions...

 

"Ce que j'avais comme cheveux n'était plus qu'un accessoire, le produit d'une intervention pharmaceutique -le minuscules mains d'Aaron et Hur cramponnées à la racine de mes cheveux sous mon crâne. Je mettais ma calvitie sur le compte de la génétique et du stress. En ce sens, ce n'était guère diffétent de tout le reste.

Le Propecia éliminait la testostérone. L'un des effets secondaires les plus souvent rapportés et avérés est une perte de libido. C'est un fait, pas une opinion ni une justification. Je regrette de ne pas en avoir parlé à Julia. Mais c'était impossible, parce qu'il était impossible de lui parler du Propecia, parce qu'il était impossible d'admettre que mon apparence comptait à mes yeux. Mieux valait lui laisser croire qu'elle n'arrivait plus à me faire bander".