Ce sont des lectures qui me prennent par hasard, des livres qui m'attendent dans un coin pour mieux me sauter à la gorge et au cœur... Celui de Lydie Salvayre, dont le titre me disait quelque chose (il a reçu le prix Goncourt en 2014, mais je ne m'en souvenais plus sur le moment, et n'avait aucun moyen de le vérifier), je l'ai choisi sur les étagère de la "bibliothèque" d'un camping, entre un Stephen King, quelques volumes de la "sélection du livre du mois" et d'autres titres hétéroclites, abandonnés là par des campeurs aux goûts variés.

 

... Et des les premières phrases, j'ai su que j'aimerai ce récit. La narratrice, qui est peut-être l'auteur (ou peut-être pas tout à fait, mais qu'importe) nous présente sa mère, Montserrat, "Montse", qui est à la fin de sa vie, frappée par la maladie d'Alzheimer. Montse a tout oublié de son existence, à part quelques mois de son adolescences, de l'été 36 à 1937.

 

Cet été là, la petite paysanne pauvre se présente à une famille aisée du village catalan où elle vit, pour devenir bonne à tout faire. Elle a quinze ans. Mais la guerre civile éclate et va changer entièrement son destin. Elle part avec José, son frère, qui se révolte contre sa famille et gagne Barcelone dans le but de s'engager dans les rangs des POUM. José est un libertaire, et ce qu'il découvre à Barcelone le persuade de rentrer finalement chez lui. Mais Montse, lors de ces quelques journées d'été, a tout découvert, la liberté, les boissons fraîches le soir sur les Ramblas, les discussions, la Révolution...

Elle rentre avec son frère, mais pour une fille de quinze ans, le prix de la liberté est souvent, en ces temps-là : une grossesse...

 

Ce sont ces quelques semaines, l'insurrection contre les franquistes, l'espoir, la lutte, puis la résignation, la défaite, la naissance de son enfant, et pour finir, la "retirada", l'exil vers la France, que Montse raconte à sa fille.

 

Et ce sont les mots, les phrases bancales de la vieille femme, qui parle en français à sa fille, instruite, médecin, écrivain, que l'auteur transcrit, avec toutes les fautes, tous les "hispanismes", et même parfois, les pans entiers de phrases où l'espagnol remplace le français.

 

Cette langue, la langue unique de la mère, est une magnifique musique dans le roman, qui s'oppose à une autre langue, un français pur celui-ci, la langue de Bernanos, dont Lydie Salvayre cite des extraits de son pamphlet "les grands cimetières sous la lune", où l'écrivain catholique, au départ plutôt hostile à la République et favorable à Franco, décrit avec horreur les crimes commis par l'armée, et la complicité du clergé espagnol.

 

De la guerre d'Espagne je connaissais ce que tout le monde connais, le POUM, les brigades internationales, la trahison communiste, les réfugiés; pendant cinq ans j'ai entendu des élèves me parler avec plus ou moins de précision, plus ou moins de conviction, de Guernica lors des épreuves d'histoire des arts au Brevet des collèges; j'ai vu "Land & Freedom", et même revu récemment toujours avec des collégiens. Mais ce court récit, alternant l'enthousiasme naïf d'une petite paysanne espagnol et le désespoir d'un grand écrivain français, ce récit m'a touchée et émue et "appris" beaucoup plus que je ne pourrais dire.

 

 

Il m'a touchée aussi, bien sûr, par sa peinture de la vie d'une jeune femme avant guerre. Tout ce à quoi elle est soumise, reste soumise malgré son désir de liberté, malgré son début d'émancipation...

 

J'ai bien entendu remis respectueusement le volume sur les étagères de la réception du camping en question, espérant que d'autres personnes feront la rencontre que j'ai faite; mais j'ai recopié quelques phrases au crayon de bois sur la page de garde du roman que j'avais fini avant celui-là :

 

"La mère, lassée, espère que ces affabulations propres à la jeunesse ne dureront qu'un temps et que José recouvrera rapidemment ce qu'elle appelle : "le sens des réalités", c'est à dire, pour elle, celui des renoncements".

"Il n'a pas mesuré combien, pour ces bouseux, la peur de perdre leurs chèvres chieuses et leur maison miteuse Tu oublies très important, leur concession au cimetière (Juan)
était plus forte que le désir de respirer les roses rouges de la Révolution (ricanement railleur et triste)"

(parlant de Bernanos) "Son Christ à lui était simplement celui des Évangiles, celui qui secourait les mendiants, pardonnait aux larrons, bénissait les prostituées et les humbles et tous les déclassés et tous les va-nu-pieds chers à son cœur. Il était Celui qui disait au jeune homme riche : Va, vends tes biens et donne-les aux pauvres. Il suffisant, bon sang, de lire les Évangiles ! (...) Il était celui qui n'avait pas été mis en croix par les communistes ni les sacrilèges, soulignait Bernanos avec sa mordante ironie, "Mais par des prètres opulents approuvés sans réserve par la grande bourgeoisie et les intellectuels de l'époque qu'on appelait des scribes".

"Il n'avait pas compris qu'avant de se réclamer d'elle [la Révolution] il fallait commencer à la faire en soi-même".