J'ai découvert le personnage de Limonov comme tout le monde, en 2011, lorsqu'Emmanuel Carrère a publié son livre. Dire que la lecture de ce "Limonov" m'a enthousiasmée est un euphémisme.

Cette année, avec l'apprentissage du russe, j'ai commencé à acheter et à lire plus de livres russes. L'un d'eux a été "Sank'ia", de Prilepine. Carrère (encore lui) considère Prilepine comme le jeune écrivain qu'il faut lire pour comprendre la Russie actuelle. Et Prilepine est un proche de Limonov; dans "Sank'ia", il dresse le portrait d'un jeune nazbol (National Bolchévique, membre du parti de Limonov), qui manifeste contre le pouvoir autoritaire, se fait molester par les policiers, erre, boit, souffre, écartelé entre la campagne où vit sa grand-mère, figée dans les années 30 soviétiques, et la ville où il n'y a pas de place pour lui et les autres jeunes, revenus des guerres en Tchétchénie...

Ce que montrait le roman de Prilepine, Limonov, dans son livre "Le Vieux" (qu'il appelle "roman", mais qui retrace par le menu les éléments de sa vie politique de 2010 à 2012) nous l'explique factuellement, sans l'émotion bouillonnante qui étreignait le jeune personnage écorché vif de San'kia.

Il nous raconte comment "le Vieux", chef de parti, tente de s'opposer à un pouvoir autoritaire, à la fois "tchékiste et oligarche", où les élections ne sont pas libres (seuls deux ou trois partis sont autorisés à présenter des candidats), où la liberté de manifester n'existe pas, où les violences policières sont monnaie courante...

 

Le vieux est arrêté chaque fois qu'il manifeste... Tant et si bien qu'on le voit au début du livre monter de lui-même, résigné, dans la voiture de police qui l'attend en bas de chez lui, avant même de rejoindre la manifestation. Pourtant, il est jugé sur le champ, et accusé par deux policiers de s'être rebellé, d'avoir insulté les forces de l'ordre...

Ces faux-témoignages, cette collusion entre la police et l'état, ce régime autoritaire, tout cela est très oppressant, car cela conduit les militants à ne plus pouvoir se fier à rien...


J'ai sélectionné quelques extraits, qui font hélas douloureusement écho à ce que je peux observer autour de moi depuis quelques semaines...


"Après avoir participé pendant une quinzaine d'années à des coalitions d'opposition, il avait fini par comprendre que la lutte dans le cadre de "partis politiques" ne convenait pas à la Russie. Il en avait plus qu'assez de se colleter avec les chefs et chefaillons de gauche, de droite, nationalistes et même libéraux, ces dernières années, et il avait concocté la formule des rassemblements réguliers et non-partisans sur la place. En fait, des rassemblements au-dessus des partis. Grâce à ce principe, il entendait se débarrasser des chefs et sous-fifres, battre le rappel d'un nombre croissant de citoyens et les former sur la place pour de futures actions de masse. Le dernier jour des mois qui en comptent 31, ils se rassemblaient à 18 heures précises pour faire pression sur le Pouvoir par leur seule présence sur la place, en exigeant l'application de l'article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie" (article qui autorise les rassemblements ("liberté de réunion")

 

Limonov est conduit en prison, et il se peint sous le jour d'un homme détaché de toutes les contingences matérielles... (c'est l'image de lui que donne Carrère, également) : "Le vieux retourna à sa cellule d'excellente humeur. Le millet sans gras l'avait ragaillardi. "Me voilà prêt à plonger dans l'éternité du détenu, se dit-il. Une éternité faite de bois écaillé et de cancrelats, avec la bassine, les écuelles et les gobelets en fer-blanc, où une cuillerée de sucre en poudre sur la bouillie de millet est un enchantement. Quand aux visages torturés des détenus, les Bruegel Ancien et Jeune t'envieraient cet entourage, Vieux. Tu vas écouter des propos d'âmes simples et réfléchir à l'existence."

 

"Le Vieux pondit une formule marquante : "pour obtenir des élections libres, il ne faut pas participer à des élections qui ne le sont pas !"

"Tatiana, une quinquagénaire, maman d'un gamin binoclard, avait fait beaucoup de raffut et injurié les policiers. Elle leur avait jeté à la figure son livret d'identité et le Vieux avait dû le ramasser. Il arborait sa tête des mauvais jours, car il n'approuvait pas ce comportement à l'égard des policiers. Pour lui, cela n'avait aucun sens de les injurier et d'être grossiers avec eux. On leur donnait des ordres et ils devaient obéir. Bien sûr, on peut argumenter son aversion en affirmant qu'un brave type ne devrait pas s'engager dans la police, mais où cela mènerait-il ? Le Vieux ne croyait pas que les gens se divisent en bons et en mauvais, ni qu'ils se comportent toute leur vie soit comme des gentils, soit comme des méchants. Ce serait trop simple. La question est justement que les gens sont comme des caméléons. Quelqu'un sauvera un enfant un jour et poignardera son voisin, le lendemain. C'est comme ça..."