(oui je suis assez honteuse de ce titre)

 

Il y a peu dans mon fil Facebook apparaissait un article, au moment de l'anniversaire de la mort ou de la naissance de Stendhal, évoquant "Le Rouge Et Le Noir". Je n'ai pas cliqué sur le lien, mais je me suis dis comme souvent, "tiens, il faudrait que je le relise". J'aurais oublié ce projet aussitôt si le destin ("La Providence", comme dit l'abbé Pirard, le directeur de conscience de Julien) ne m'avait pas fait buter contre un carton destiné à la poubelle (aux "encombrants") sur le trottoir, le soir même. Dedans, vieux manuels scolaires des années 90, et une édition bon marché du "Rouge et le Noir". J'ai donc aussitôt emporté l'exemplaire et commencé ma relecture.

 

Ma première lecture date du collège. Un été, sans doute entre la quatrième et la troisième (je pourrais vérfier dans mes carnets, mais j'ai la flemme de faire de l'archéologie). De cette première lecture, je me souviens uniquement des histoires de cœur de Julien. J'ai haï cet arriviste hypocrite, j'ai eu de la compassion pour Mme de Rênal, et, surtout, je me suis identifiée à mort à Mathilde de la Mole, amoureuse sublime et hautaine. Si on n'a pas aimé passionnément à 14 ans, même uniquement en imagination, on a raté sa vie. Je me souviens aussi que ce qui rendait cette histoire d'amour si vibrante à mes yeux, c'était le fait que Julien faisait l'amour avec ses maîtresses, c'était explicite. Certes, j'avais beau relire les pages en question, je n'obtenais aucun détail sur la chose, mais c'était là, entre les lignes.

(des détails, j'en ai eu au Noël suivant lorsque j'ai reçu les trois tomes de la trilogie de Régine Desforges, "La Byciclette Bleue". Si vous n'avez pas été initiée sexuellement par François Tavernier, vous avez raté votre vie).

 

... Mais revenons à Julien : si, lors de cette lecture adolescente, je n'ai pas vraiment sauté les passages qui évoquaient autre chose que les intrigues amoureuses, en tout cas, je les ai survolés, et de toute évidence il ne m'en est strictement rien resté.

 

C'est pourquoi j'ai eu l'impression de découvrir le livre lors de cette deuxième rencontre. La maturité ayant fait son œuvre, les petites affaires de cœur de Julien, l'amour désinterressé de Mme de Rênal et la passion folle de Mathilde, sans me laisser froide, sont passés au second plan, et j'ai lu avec avidité la chronique sociale et politique que fait Stendhal de son temps.

Je ne saurais donc trop vous encourager à remettre (ou à mettre, il n'est jamais trop tard pour lire un classique) le nez dans "Le Rouge Et Le Noir", car si on n'a pas lu Stendhal à (....) (insérer ici l'âge qui vous va) on a raté sa vie.

Quelques petits échantillons, pour vous prouver à quel point tout ouvrage qui évoque un tant soit peu la politique, reste d'une actualité brûlante même près de deux cents ans plus tard :

"Il n’y a point de droit naturel : ce mot n’est qu’une antique niaiserie bien digne de l’avocat général qui m’a donné chasse l’autre jour, et dont l’aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n’y a de droit que lorsqu’il y a une loi pour défendre de faire telle chose, sous peine de punition. Avant la loi il n’y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l’être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot… non, les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. L’accusateur que la société lance après moi, a été enrichi par une infamie… J’ai commis un assassinat, et je suis justement condamné, mais, à cette seule action près, le Valenod qui m’a condamné est cent fois plus nuisible à la société."

 

"

Où est la vérité ? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède… Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l’ont été ?… Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi…

Ah ! s’il y avait une vraie religion… Sot que je suis ! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables ; mon cœur faible se figure le prêtre de ces vitraux… Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin… Je ne trouve qu’un fat avec des cheveux sales… aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.

Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon… Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m’ont gâté Fénelon ; mais enfin un vrai prêtre… Alors les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde… Nous ne serions pas isolés… Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu ? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger… mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini…"

 

 

 

"— Il faut enfin qu’il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole, mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets, bien tranchés. Sachons qui il faut écraser. D’un côté les journalistes, les électeurs, l’opinion, en un mot, la jeunesse et tout ce qui l’admire. Pendant qu’elle s’étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous avons l’avantage certain de consommer le budget."

 

(et comme je suis, encore et toujours, davantage Mathilde que Mme de Rênal... Un peu moins de politique dans ce dernier passage, que j'ai corné quand même) 


"Mais si l’on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d’une fille telle que moi de n’oublier ses devoirs que pour un homme de mérite ; on ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à cheval qui m’ont séduite, mais ses profondes discussions sur l’avenir qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en Angleterre. J’ai été séduite, répondait-elle à ses remords, je suis une faible femme, mais du moins je n’ai pas été égarée comme une poupée par les avantages extérieurs."