l'exigeante

25 juillet 2016

"pas Pleurer"

Ce sont des lectures qui me prennent par hasard, des livres qui m'attendent dans un coin pour mieux me sauter à la gorge et au cœur... Celui de Lydie Salvayre, dont le titre me disait quelque chose (il a reçu le prix Goncourt en 2014, mais je ne m'en souvenais plus sur le moment, et n'avait aucun moyen de le vérifier), je l'ai choisi sur les étagère de la "bibliothèque" d'un camping, entre un Stephen King, quelques volumes de la "sélection du livre du mois" et d'autres titres hétéroclites, abandonnés là par des campeurs aux goûts variés.

 

... Et des les premières phrases, j'ai su que j'aimerai ce récit. La narratrice, qui est peut-être l'auteur (ou peut-être pas tout à fait, mais qu'importe) nous présente sa mère, Montserrat, "Montse", qui est à la fin de sa vie, frappée par la maladie d'Alzheimer. Montse a tout oublié de son existence, à part quelques mois de son adolescences, de l'été 36 à 1937.

 

Cet été là, la petite paysanne pauvre se présente à une famille aisée du village catalan où elle vit, pour devenir bonne à tout faire. Elle a quinze ans. Mais la guerre civile éclate et va changer entièrement son destin. Elle part avec José, son frère, qui se révolte contre sa famille et gagne Barcelone dans le but de s'engager dans les rangs des POUM. José est un libertaire, et ce qu'il découvre à Barcelone le persuade de rentrer finalement chez lui. Mais Montse, lors de ces quelques journées d'été, a tout découvert, la liberté, les boissons fraîches le soir sur les Ramblas, les discussions, la Révolution...

Elle rentre avec son frère, mais pour une fille de quinze ans, le prix de la liberté est souvent, en ces temps-là : une grossesse...

 

Ce sont ces quelques semaines, l'insurrection contre les franquistes, l'espoir, la lutte, puis la résignation, la défaite, la naissance de son enfant, et pour finir, la "retirada", l'exil vers la France, que Montse raconte à sa fille.

 

Et ce sont les mots, les phrases bancales de la vieille femme, qui parle en français à sa fille, instruite, médecin, écrivain, que l'auteur transcrit, avec toutes les fautes, tous les "hispanismes", et même parfois, les pans entiers de phrases où l'espagnol remplace le français.

 

Cette langue, la langue unique de la mère, est une magnifique musique dans le roman, qui s'oppose à une autre langue, un français pur celui-ci, la langue de Bernanos, dont Lydie Salvayre cite des extraits de son pamphlet "les grands cimetières sous la lune", où l'écrivain catholique, au départ plutôt hostile à la République et favorable à Franco, décrit avec horreur les crimes commis par l'armée, et la complicité du clergé espagnol.

 

De la guerre d'Espagne je connaissais ce que tout le monde connais, le POUM, les brigades internationales, la trahison communiste, les réfugiés; pendant cinq ans j'ai entendu des élèves me parler avec plus ou moins de précision, plus ou moins de conviction, de Guernica lors des épreuves d'histoire des arts au Brevet des collèges; j'ai vu "Land & Freedom", et même revu récemment toujours avec des collégiens. Mais ce court récit, alternant l'enthousiasme naïf d'une petite paysanne espagnol et le désespoir d'un grand écrivain français, ce récit m'a touchée et émue et "appris" beaucoup plus que je ne pourrais dire.

 

 

Il m'a touchée aussi, bien sûr, par sa peinture de la vie d'une jeune femme avant guerre. Tout ce à quoi elle est soumise, reste soumise malgré son désir de liberté, malgré son début d'émancipation...

 

J'ai bien entendu remis respectueusement le volume sur les étagères de la réception du camping en question, espérant que d'autres personnes feront la rencontre que j'ai faite; mais j'ai recopié quelques phrases au crayon de bois sur la page de garde du roman que j'avais fini avant celui-là :

 

"La mère, lassée, espère que ces affabulations propres à la jeunesse ne dureront qu'un temps et que José recouvrera rapidemment ce qu'elle appelle : "le sens des réalités", c'est à dire, pour elle, celui des renoncements".

"Il n'a pas mesuré combien, pour ces bouseux, la peur de perdre leurs chèvres chieuses et leur maison miteuse Tu oublies très important, leur concession au cimetière (Juan)
était plus forte que le désir de respirer les roses rouges de la Révolution (ricanement railleur et triste)"

(parlant de Bernanos) "Son Christ à lui était simplement celui des Évangiles, celui qui secourait les mendiants, pardonnait aux larrons, bénissait les prostituées et les humbles et tous les déclassés et tous les va-nu-pieds chers à son cœur. Il était Celui qui disait au jeune homme riche : Va, vends tes biens et donne-les aux pauvres. Il suffisant, bon sang, de lire les Évangiles ! (...) Il était celui qui n'avait pas été mis en croix par les communistes ni les sacrilèges, soulignait Bernanos avec sa mordante ironie, "Mais par des prètres opulents approuvés sans réserve par la grande bourgeoisie et les intellectuels de l'époque qu'on appelait des scribes".

"Il n'avait pas compris qu'avant de se réclamer d'elle [la Révolution] il fallait commencer à la faire en soi-même".

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22 juin 2016

Limonov par Limonov

J'ai découvert le personnage de Limonov comme tout le monde, en 2011, lorsqu'Emmanuel Carrère a publié son livre. Dire que la lecture de ce "Limonov" m'a enthousiasmée est un euphémisme.

Cette année, avec l'apprentissage du russe, j'ai commencé à acheter et à lire plus de livres russes. L'un d'eux a été "Sank'ia", de Prilepine. Carrère (encore lui) considère Prilepine comme le jeune écrivain qu'il faut lire pour comprendre la Russie actuelle. Et Prilepine est un proche de Limonov; dans "Sank'ia", il dresse le portrait d'un jeune nazbol (National Bolchévique, membre du parti de Limonov), qui manifeste contre le pouvoir autoritaire, se fait molester par les policiers, erre, boit, souffre, écartelé entre la campagne où vit sa grand-mère, figée dans les années 30 soviétiques, et la ville où il n'y a pas de place pour lui et les autres jeunes, revenus des guerres en Tchétchénie...

Ce que montrait le roman de Prilepine, Limonov, dans son livre "Le Vieux" (qu'il appelle "roman", mais qui retrace par le menu les éléments de sa vie politique de 2010 à 2012) nous l'explique factuellement, sans l'émotion bouillonnante qui étreignait le jeune personnage écorché vif de San'kia.

Il nous raconte comment "le Vieux", chef de parti, tente de s'opposer à un pouvoir autoritaire, à la fois "tchékiste et oligarche", où les élections ne sont pas libres (seuls deux ou trois partis sont autorisés à présenter des candidats), où la liberté de manifester n'existe pas, où les violences policières sont monnaie courante...

 

Le vieux est arrêté chaque fois qu'il manifeste... Tant et si bien qu'on le voit au début du livre monter de lui-même, résigné, dans la voiture de police qui l'attend en bas de chez lui, avant même de rejoindre la manifestation. Pourtant, il est jugé sur le champ, et accusé par deux policiers de s'être rebellé, d'avoir insulté les forces de l'ordre...

Ces faux-témoignages, cette collusion entre la police et l'état, ce régime autoritaire, tout cela est très oppressant, car cela conduit les militants à ne plus pouvoir se fier à rien...


J'ai sélectionné quelques extraits, qui font hélas douloureusement écho à ce que je peux observer autour de moi depuis quelques semaines...


"Après avoir participé pendant une quinzaine d'années à des coalitions d'opposition, il avait fini par comprendre que la lutte dans le cadre de "partis politiques" ne convenait pas à la Russie. Il en avait plus qu'assez de se colleter avec les chefs et chefaillons de gauche, de droite, nationalistes et même libéraux, ces dernières années, et il avait concocté la formule des rassemblements réguliers et non-partisans sur la place. En fait, des rassemblements au-dessus des partis. Grâce à ce principe, il entendait se débarrasser des chefs et sous-fifres, battre le rappel d'un nombre croissant de citoyens et les former sur la place pour de futures actions de masse. Le dernier jour des mois qui en comptent 31, ils se rassemblaient à 18 heures précises pour faire pression sur le Pouvoir par leur seule présence sur la place, en exigeant l'application de l'article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie" (article qui autorise les rassemblements ("liberté de réunion")

 

Limonov est conduit en prison, et il se peint sous le jour d'un homme détaché de toutes les contingences matérielles... (c'est l'image de lui que donne Carrère, également) : "Le vieux retourna à sa cellule d'excellente humeur. Le millet sans gras l'avait ragaillardi. "Me voilà prêt à plonger dans l'éternité du détenu, se dit-il. Une éternité faite de bois écaillé et de cancrelats, avec la bassine, les écuelles et les gobelets en fer-blanc, où une cuillerée de sucre en poudre sur la bouillie de millet est un enchantement. Quand aux visages torturés des détenus, les Bruegel Ancien et Jeune t'envieraient cet entourage, Vieux. Tu vas écouter des propos d'âmes simples et réfléchir à l'existence."

 

"Le Vieux pondit une formule marquante : "pour obtenir des élections libres, il ne faut pas participer à des élections qui ne le sont pas !"

"Tatiana, une quinquagénaire, maman d'un gamin binoclard, avait fait beaucoup de raffut et injurié les policiers. Elle leur avait jeté à la figure son livret d'identité et le Vieux avait dû le ramasser. Il arborait sa tête des mauvais jours, car il n'approuvait pas ce comportement à l'égard des policiers. Pour lui, cela n'avait aucun sens de les injurier et d'être grossiers avec eux. On leur donnait des ordres et ils devaient obéir. Bien sûr, on peut argumenter son aversion en affirmant qu'un brave type ne devrait pas s'engager dans la police, mais où cela mènerait-il ? Le Vieux ne croyait pas que les gens se divisent en bons et en mauvais, ni qu'ils se comportent toute leur vie soit comme des gentils, soit comme des méchants. Ce serait trop simple. La question est justement que les gens sont comme des caméléons. Quelqu'un sauvera un enfant un jour et poignardera son voisin, le lendemain. C'est comme ça..."

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15 juin 2016

"En rouge et noir"

(oui je suis assez honteuse de ce titre)

 

Il y a peu dans mon fil Facebook apparaissait un article, au moment de l'anniversaire de la mort ou de la naissance de Stendhal, évoquant "Le Rouge Et Le Noir". Je n'ai pas cliqué sur le lien, mais je me suis dis comme souvent, "tiens, il faudrait que je le relise". J'aurais oublié ce projet aussitôt si le destin ("La Providence", comme dit l'abbé Pirard, le directeur de conscience de Julien) ne m'avait pas fait buter contre un carton destiné à la poubelle (aux "encombrants") sur le trottoir, le soir même. Dedans, vieux manuels scolaires des années 90, et une édition bon marché du "Rouge et le Noir". J'ai donc aussitôt emporté l'exemplaire et commencé ma relecture.

 

Ma première lecture date du collège. Un été, sans doute entre la quatrième et la troisième (je pourrais vérfier dans mes carnets, mais j'ai la flemme de faire de l'archéologie). De cette première lecture, je me souviens uniquement des histoires de cœur de Julien. J'ai haï cet arriviste hypocrite, j'ai eu de la compassion pour Mme de Rênal, et, surtout, je me suis identifiée à mort à Mathilde de la Mole, amoureuse sublime et hautaine. Si on n'a pas aimé passionnément à 14 ans, même uniquement en imagination, on a raté sa vie. Je me souviens aussi que ce qui rendait cette histoire d'amour si vibrante à mes yeux, c'était le fait que Julien faisait l'amour avec ses maîtresses, c'était explicite. Certes, j'avais beau relire les pages en question, je n'obtenais aucun détail sur la chose, mais c'était là, entre les lignes.

(des détails, j'en ai eu au Noël suivant lorsque j'ai reçu les trois tomes de la trilogie de Régine Desforges, "La Byciclette Bleue". Si vous n'avez pas été initiée sexuellement par François Tavernier, vous avez raté votre vie).

 

... Mais revenons à Julien : si, lors de cette lecture adolescente, je n'ai pas vraiment sauté les passages qui évoquaient autre chose que les intrigues amoureuses, en tout cas, je les ai survolés, et de toute évidence il ne m'en est strictement rien resté.

 

C'est pourquoi j'ai eu l'impression de découvrir le livre lors de cette deuxième rencontre. La maturité ayant fait son œuvre, les petites affaires de cœur de Julien, l'amour désinterressé de Mme de Rênal et la passion folle de Mathilde, sans me laisser froide, sont passés au second plan, et j'ai lu avec avidité la chronique sociale et politique que fait Stendhal de son temps.

Je ne saurais donc trop vous encourager à remettre (ou à mettre, il n'est jamais trop tard pour lire un classique) le nez dans "Le Rouge Et Le Noir", car si on n'a pas lu Stendhal à (....) (insérer ici l'âge qui vous va) on a raté sa vie.

Quelques petits échantillons, pour vous prouver à quel point tout ouvrage qui évoque un tant soit peu la politique, reste d'une actualité brûlante même près de deux cents ans plus tard :

"Il n’y a point de droit naturel : ce mot n’est qu’une antique niaiserie bien digne de l’avocat général qui m’a donné chasse l’autre jour, et dont l’aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n’y a de droit que lorsqu’il y a une loi pour défendre de faire telle chose, sous peine de punition. Avant la loi il n’y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l’être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot… non, les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. L’accusateur que la société lance après moi, a été enrichi par une infamie… J’ai commis un assassinat, et je suis justement condamné, mais, à cette seule action près, le Valenod qui m’a condamné est cent fois plus nuisible à la société."

 

"

Où est la vérité ? Dans la religion… Oui, ajouta-t-il avec le sourire amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des Castanède… Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne seraient pas plus payés que les apôtres ne l’ont été ?… Mais saint Paul fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de soi…

Ah ! s’il y avait une vraie religion… Sot que je suis ! je vois une cathédrale gothique, des vitraux vénérables ; mon cœur faible se figure le prêtre de ces vitraux… Mon âme le comprendrait, mon âme en a besoin… Je ne trouve qu’un fat avec des cheveux sales… aux agréments près, un chevalier de Beauvoisis.

Mais un vrai prêtre, un Massillon, un Fénelon… Massillon a sacré Dubois. Les Mémoires de Saint-Simon m’ont gâté Fénelon ; mais enfin un vrai prêtre… Alors les âmes tendres auraient un point de réunion dans le monde… Nous ne serions pas isolés… Ce bon prêtre nous parlerait de Dieu. Mais quel Dieu ? Non celui de la Bible, petit despote cruel et plein de la soif de se venger… mais le Dieu de Voltaire, juste, bon, infini…"

 

 

 

"— Il faut enfin qu’il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole, mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets, bien tranchés. Sachons qui il faut écraser. D’un côté les journalistes, les électeurs, l’opinion, en un mot, la jeunesse et tout ce qui l’admire. Pendant qu’elle s’étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous avons l’avantage certain de consommer le budget."

 

(et comme je suis, encore et toujours, davantage Mathilde que Mme de Rênal... Un peu moins de politique dans ce dernier passage, que j'ai corné quand même) 


"Mais si l’on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d’une fille telle que moi de n’oublier ses devoirs que pour un homme de mérite ; on ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à cheval qui m’ont séduite, mais ses profondes discussions sur l’avenir qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en Angleterre. J’ai été séduite, répondait-elle à ses remords, je suis une faible femme, mais du moins je n’ai pas été égarée comme une poupée par les avantages extérieurs."

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04 juin 2016

"J'apprends l'Allemand"

Toujours chez Actes Sud (je pense que c'est LA maison d'édition "importante" qui me passionne le plus. Sans bling-bling et sans actionnaire majoritaire, sans coup de pub, les Nyssen s'engagent et nous proposent toujours des auteurs qu'on a l'impression de "découvrir", et qui nous emportent dans leur conviction, leur honnêteté...), toujours un auteur français contemporain, même si ce roman a presque vingt ans maintenant.

 

J'ai lu au début de l'année (scolaire, l'année, toujours, comme pour Beauvoir) "Ah ! ça ira..." de Denis Lachaud, dont je n'ai pas réussi à parler ici (pas le temps, pas capable de faire passer l'importance de ce roman... Je n'en dirai qu'une chose : il y a un an, donc, Denis Lachaud racontait dans une fiction un mouvement populaire spontané, horizontal et sans leader, d'occupation de l'espace public en protestation contre une société qui laisse trop de gens sur le côté. Ça vous rappelle quelque chose ??), mais qui m'a enthousiasmé au-delà de ce que je peux en dire.

Et donc, quand j'ai croisé cet autre roman du même auteur sur les rayonnages du bouquiniste, je me suis empressée de l'ajouter dans ma besace. D'autant plus qu'il y a vingt ans je me souviens parfaitement avoir entendu des critiques élogieuses de ce "J'apprends l'Allemand" et m'être promis de le lire, ce que j'ai donc finalement fait... aujroud'hui.

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Nous suivons Ernst Wommel, né en France dans les années 60, fils de deux allemands qui ne lui parlent qu'en français, et n'évoquent jamais leur pays d'origine. Si Max, le frère aîné, semble parfaitement s'acomoder de la situation, Ernst veut savoir. Il commence donc par choisir d'apprendre cette langue, celle de ses parents, celle de ses origines, celle qu'ils n'ont pas voulu lui transmettre. Avec l'allemand, c'est l'Allemagne qui s'ouvre à lui : voyage scolaire, correspondant allemand qui devient son ami, sa deuxième famille; et c'est en interrogeant cette famille allemande sur son passé qu'il finira par avoir le courage de chercher à découvrir l'histoire de ses grands-parents.

Roman court car allant à l'essentiel, ce livre sur la famille, les origines, les secrets, leur acceptation (à travers le personnage du frère d'Ernst et de certains membres de la famille allemande), leur refus, parle avant tout du temps qu'il faut pour construire son identité, pour assumer sans culpabiliser, pour accepter et savoir sans pour autant excuser...

 

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01 juin 2016

"De Nos Frères Blessés"

J'avais entendu le titre de ce livre, fort et poétique, mais je ne savais rien de son contenu. Et puis l'auteur, Joseph Andras, dont on voit partout la même photo, pas du tout une "photo d'écrivain", bien éclairée et savamment composée, avec bibliothèque ou bureau encombré de livres, mais une photo qui parait avoir été prise juste comme ça, par un amateur, un ami peut-être, lors d'une ballade pourquoi pas, l'auteur donc, a refusé le prix Goncourt du premier roman. Refusé les 5000 euros de récompense, refusé le bandeau rouge sur la jaquette de son livre, refusé les interviews, les belles photos, les plateaux télés, la table au salon du livre. Refusé, parce que "sa conception de la littérature" n'admet ni compétition ni récompense.

Un pur, j'ai pensé. Serait-il possible qu'il en existe encore ? et pas des purs "obscurs", qui ne sont purs que parce que personne ne leur propose jamais tout ça...

 

C'est bien cette impression d'intégrité qui ressort de la lecture de son livre sur Fernand Iveton. Pas de pathos à l'excès, mais en même temps une révolte, une rage qu'on sent à chaque page, contre la police et l'armée en Algérie qui ont torturé Iveton et tant d'autres; contre la "justice" qui l'a condamné, tribunal militaire pour un civil, un communiste, avait-il la moindre chance ? Contre le président qui a refusé de le gracier, espérant "par cet exemple" et tous les autres ramener l'ordre en Algérie...

 

Un livre court, dense, à l'écriture travaillée, parfois lyrique comme j'ai pu le lire, mais jamais ampoulée ou pédante. Un livre dur, que je vous recommande chaudement, s'il croise votre chemin...

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14 mai 2016

"Les Nuits Blanches" (Dostoïevski)

Un bref extrait de ce bref roman, histoire d'amour à Saint Petersbourg entre un rêveur et une jeune fille exaltée...

 

Le narrateur raconte à la jeune fille le fil de ses rêveries, des romances qu'il s'invente pendant des heures; rêverie brutalement interrompue par la visite d'un ami :

 

"Oh, concédez, Nastenka, qu'on peut bien sursauter, se troubler et rougir comme un écolier qui fourre dans sa poche une pomme qu'il vient de voler dans le jardin du voisin, quand une espèce de grand flandrin, éclatant de santé, un bon vivant et un joyeux luron, votre hôte inattendu, ouvre votre porte et crie, comme si de rien n'était : "Salut mon petit gars, j'arrive tout droit de Pavlovsk !" Mon Dieu ! Le vieux comte vient de mourir, un bonheur indicible s'ouvre devant vous - et vlan ! des gens arrivent de Pavlovsk !"

 

(traduction d'André Markowicz)

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01 mai 2016

Le fracas du temps

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Il ne s'agit pas ici d'une biographie de Chostakovitch, au sens strict du terme; mais plutôt d'une description de ce musicien dans son rapport au pouvoir soviétique sous lequel il a vécu.

Julian Barnes prend le partie de le décrire à trois étapes de sa vie, lors de ce qu'il appelle ses "trois conversations avec le pouvoir", qui ont lieu à douze ans d'intervelles, en 36, en 48, et en 60. On y voit un artiste qui n'aspire qu'à composer sa musique, loin de toute préoccupation politique. Mais en Russie soviétique c'est impossible. "L'art appartient au peuple", cette citation de Lénine est gravée au fronton des conservatoires, et les critiques d'art livrent leurs oukazes dans la Pravda.

Un musicien dont l'œuvre est taxée de "formalisme" par exemple, devient un ennemi du peuple. Et un ennemi du peuple, sous Staline, ne survit pas très longtemps...


Chostakovitch doit donc composer avec ça. Intérieurement, il se voit comme un lâche, et il meurt de honte de ce qu'on lui fait dire, ou de ce qu'on écrit en son nom. Mais se révolter ou fuir est impossible, car cela signerait l'arrêt de mort de sa femme et de leurs enfants. Alors il compose. Et il attend. Le pouvoir prend contact avec lui, à différentes époques, pour qu'il ne risque pas d'oublier de rester dans le "droit chemin".

Il est membre de l'Union des compositeurs soviétiques, car seuls les membres de ce cercles peuvent se procurer du papier à musique... Et il tremble quand il est convoqué par le KGB, qu'on l'accuse de fomenter un "complot de musicologues" : ce qui pourrait sembler une farce, ailleurs, en d'autres temps, est sous Staline une possibilité...


J'avoue ne pas connaître plus que ça la musique de Chostakovitch. Mais je crois que le roman de Barnes va bien au-delà du cas particulier de ce musicien, il montre la relation toujours difficile entre un artiste et le pouvoir; et cette relation, de difficile, devient impossible sous un régime totalitaire...

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10 avril 2016

La fille d'un héros de l'Union Soviétique

Une photo publiée par Viviana Lgb (@vlg0901) le 4 Avril 2016 à 5h12 PDT

Deuxième roman d'Andreï Makine que je lis, après "Le Testament Français" il y a quelques années. La plus haute décoration de l'Union Soviétique, la croix d'or de Héros, l'équivalent de notre Légion d'Honneur, Ivan l'a reçue pour sa bravoure lors de la défense de Stalingrad. Plus exactement, pour les combats qu'il a menés dans une steppe aride et glacée, à quelques centaines de kilomètres de Stalingrad. Mais la vérité de ces combats n'intéresse plus personne : lorsqu'on l'invite pour raconter la Grande Guerre Patriotique dans les écoles, on lui demande de décrire la bataille de Stalingrad à laquelle il n'a pas participé, de décrire la ville qu'il n'a jamais vue, et on ne s'intéresse pas à ses vrais souvenirs, ceux d'une petite rivière fraîche découverte au détour d'un bosquet. De même, les écoliers frémissent d'enthousiasme en l'entendant raconter comment les cris "Pour la Patrie ! Pour Staline !" les galvanisaient et les jettaient en avant dans le combat. Mais avec ses camarades vétérans, ils se souviennent : "devant nous, l'ennemi. Derrière nous, Moscou. Entre nous et Moscou : les mitrailleuses, pointées sur nous." Le Héros qu'on glorifie a-t-il bien eu le choix ?

À mesure que le temps passe, la dichotomie entre la charge symbolique de l'étoile d'or et sa situation réelle se fait plus forte. Ivan n'est plus qu'un vieil ivrogne, complètement dépassé dans l'URSS de Gorbatchev. Sa fille a fait de brillantes études, elle vit avec son temps, sans illusions; entre la génération qui a connu la famine et la guerre et celle qui profite de la pérestroïka, quelle compréhension possible ?

Il ne reste plus au Héros qu'à vendre, une à une, les décorations qui n'ont plus de sens ni de valeur, pour acheter ses bouteilles de vodka...

Ce portrait d'une génération laissée en arrière, d'une génération qu'on "honore" un jour par an mais qu'on ne veut plus regarder ni vraiment écouter m'a particulièrement touchée... Parce que chez mes parents, dans un petit bol, il y a toute une poignée de médailles soviétiques : médailles militaires, médailles de "pionniers", médailles de la famille, achetées pour quelques kopecks par Pawel, l'ami polonais de toujours. Ces médailles nous amusaient alors, dans les années 90 : témoignages d'une société soviétique où l'on fait la queue deux heures pour acheter un kilo de beurre mais où les décorations honorifiques coulent à flot, où l'on vit à deux ou trois familles dans un seul appartement mais où les défilés militaires mirifiques ont lieu à chaque occasion; témoignages d'une société bureaucratique et hypocrite, témoignages d'un espoir et d'un échec...

Je ne comprenais pas alors le vrai sens des mots de Pawel qui répétait toujours "Pauv' russes" quand il racontait ce qu'il avait vu là-bas. Aujourd'hui ces médailles vendues pour presque rien, ces médailles qui ont fait un jour la fierté de ceux qui les ont reçues, avant de perdre même la valeur du symbole et de finir échangées contre quelques pièces, je les trouve pathétiques...

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18 février 2016

"Il est avantageux d'avoir où aller"

Je tiens d'abord à plaider non-coupable. Certes, ce quatrième (cinquième ? sixième ???) achat dans une librairie en 2016 peut sembler assez peu compatible avec ma volonté de ne pas céder aux sirènes des diverses rentrées littéraires (on en est à deux par an à présent, plus la large livraison pré-estivale de poches et de polars), et de manière générale, de laisser les livres "se décanter" pour n'acheter que ceux qui résistent assez au temps pour m'interpeller sur les rayons du bouquiniste.

Mais pour ma décharge, je ne suis pas entrée dans cette librairie en préméditant un achat pour moi : j'allais y chercher un folio à 2 euros pour offrir à un ami (oui, je fais parfois ce genre de folies, c'est mon côté dépenses somptuaires).

C'est alors que j'ai -littéralement- buté contre une pile de gros POL, estampillés d'un titre long comme le bras ("Il est avantageux d'avoir où aller") et surtout portant le nom -chéri- de Carrère sur le bandeau bleu foncé.

 

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Allons bon.

 

Un nouveau Carrère.

 

Je n'étais pas au courant.

 

J'ai saisi un des volumes et commencé à lire le résumé qu'en proposait la quatrième de couverture. On comprend qu'il s'agit d'un recueil d'articles et de chroniques, sans fil conducteur précis : chroniques judiciaires, reportages en Russie, en Hongrie, en Roumanie, en Suisse; projets de films jamais menés à bien, préfaces de livres ou de recueils, etc...

J'hésite un instant, je n'ai généralement que peu de goût pour ce genre de choses... Et puis, la dernière phrase du résumé : "Le tout peut se lire aussi comme une sorte d'autobiographie." me fait basculer. Bien sûr, je vais l'acheter, bien sûr, je vais le lire, parce que j'aime Carrère pour ça, exactement : parce qu'il parle de lui quand il parle des autres, parce qu'il ne fait pas "semblant" d'être objectif, parce qu'il n'est jamais journaliste mais toujours éditorialiste, et si je me moque pas mal de lire un reportage sur la Roumanie quelques mois après la chute de Ceausescu, en revanche, je suis curieuse de suivre Carrère errant dans Bucarest, tachant de lire les nouvelles lignes au fur et à mesure qu'elles se dessinent...

Et donc le volume tient absolument ses promesses : quand on connait les livres de Carrère, quand on le lit depuis "L'adversaire", on suit en parallèle de chaque roman ses réflexions, ses lectures, ses voyages, ses interrogations sur l'art du roman, qu'il affirme ne pas pratiquer tout en le pratiquant...

Bien sûr, les articles que j'ai préférés sont ceux qui traitent de la Russie, de Limonov qu'on croise ici et là tout au long des années et des articles, des passages de Carrère en Russie, de ses rencontres avec des écrivains, des journalistes russes...

Mais il revient aussi sur l'affaire Romand, présente un témoignage "sur le vif" du tsunami qui deviendra la première partie de "D'autres Vies Que La Mienne"... bref, qui l'aime, le suit...

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26 janvier 2016

"Seta", la soie

SETA

 

C'est un très court roman d'Alessandro Baricco, paru en 1996, qui a connu un immense succès.

Comme souvent, en le voyant partout, je n'avais pas eu envie de le lire... Jusqu'à ces derniers mois où j'ai recommencé, timidement, à lire en italien. J'ai démarré par une bd empruntée à la médiathèque, j'ai augmenté un peu la difficulté avec un roman pour adolescents, que j'ai trouvé si décevant tant dans l'écriture que sur le plan de l'histoire, que j'ai décidé de me tourner vers de "vrais" auteurs.

La littérature italienne regorge de nouvelles, Moravia, Buzzati, tous ceux qui ont appris cette langue se sont vus proposer de courts textes de ces auteurs... Et donc, assez logiquement, je n'avais pas du tout envie de les lire "pour le plaisir". (oui je sais, j'ai tort, mais je n'aime pas les nouvelles, et ces auteurs là sur les textes de qui j'ai sué et corné les pages de mon Boch pour torcher des versions approximatives, je ne suis pas encore prête à les réhabiliter...)

C'est sur Amazon, en surfant de titre en titre, que je suis tombée sur celui-ci, "Seta", "Soie" en français.

 

Une centaine de pages, à peine, et une soixantaine de très courts chapitres : parfait quand on lit dans une langue étrangère.

 

Une histoire qui vous emporte, dès le début : Hervé Joncour est un français, qui vit du commerce des vers à soie. Plus exactement, il se rend en Égypte, chaque année, pour y acheter des œufs de vers à soie, l'Égypte étant épargnée par la maladie qui ravage les élevages français.

Mais un jour, la maladie touche aussi l'Égypte. Alors un homme parle à Hervé Joncour du Japon. Un pays à l'autre bout du monde, une île, qui commence à peine à s'ouvrir aux échanges internationaux. Là-bas, les vers produisent une soie si fine qu'une écharpe de ce tissu vous semble faite d'air.

Joncour traverse la France, l'Allemagne, L'Autriche, la Russie, la Chine, la mer, il traverse le Japon pour enfin parvenir dans la région de Fukushima, où l'attendent bien d'autres choses que des vers à soie.

Roman sur l'exotisme, sur la rencontre, sur l'étranger, roman simplement écrit mais dans une langue belle et poétique... (je ne sais pas ce que donne la traduction, mais ce n'est pas très difficile de traduire de l'italien -je parle d'expérience, vous l'aurez compris- les deux langues ont des structures grammaticales très proches, je n'ai donc pas trop d'inquiétude sur la qualité de la traduction)

 

... et puis, le plaisir de la langue italienne, le plaisir de faire rouler les mots... (oui, j'ai lu le dernier chapitre à voix haute, toute seule chez moi)

 

"Pioveva la sua vita, davanti ai suoi occhi, spettacolo quieto"

 

("Sa vie pleuvait devant ses yeux, spectacle tranquille" : oui, c'est moins beau en français...)



[et pour ceux que la littérature italienne intéresse, le lien vers le blog de George qui recense les lectures en VO -alors oui, certes, c'était en 2013, mais bon, vieux motard, et les livres ça ne se périme pas !!]

Posté par exigeante à 18:48 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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