L'Attrape-Cœur, tout le monde l'a lu. C'est un des romans les plus vendus dans le monde, depuis sa publication, (dont j'ignore l'année exacte ? Sur mon exemplaire, l'édition par Salinger lui-même est notée de 1945, sur Wikipédia on trouve 1950...). Une référence absolue, mondiale, LE livre de l'adolescence.

Pourtant (ou à cause de ça ?) je ne l'avais encore jamais lu. C'est désormais chose faite, un peu tard peut-être...

Je ne reviens pas sur l'histoire (Holden Caulfield, un lycéen, est renvoyé de son établissement trois jours avant les vacances de Noël. Il quitte l'internat mais va errer dans New York plutôt que de rentrer chez lui, de peur de la scène qui aura lieu immanquablement entre lui et ses parents lorsqu'ils découvriront son énième renvoi.), ni sur le style, très familier, vraiment comme s'il s'agissait du discours d'un adolescent, émaillé d'expressions toutes faites, de tics de langage, mais plutôt sur le personnage de Caulfield.

C'est un garçon sensible, cultivé (il lit beaucoup), attachant (certains de ses professeurs lui montrent une grande sympathie, se font du soucis pour lui, essaient de l'aider), mais terriblement inadapté au monde, à la société.

Ses sentiments souvent violents, sa sensibilité à fleur de peau l'empêchent de se lier avec ses camarades; ni le foot, ni les voitures, ni le cinéma, qui semblent constituer le "socle" commun de tous ces jeunes garçons, ne l'intéressent. Il ne parvient pas à éprouver des sentiments "neutres" à l'égard des autres : il méprise les garçons, il méprise aussi les filles tout en ressentant souvent pour elles une grande compassion... Seules quelques femmes adultes trouvent grâce à ses yeux, mais il ne peut s'empêcher d'être pris de tristesse, de pitié à leur contact.

Il est impossible de ne pas s'identifier, profondément, au personnage de Caulfield. Quiconque a déjà été adolescent, quiconque s'est déjà senti en décalage avec les autres, incapable de participer au mouvement du monde, ou en tout cas d'y participer "en y croyant", se reconnaîtra dans les traits de ce jeune homme.

C'est probablement ce qui rend ce livre si populaire; ça, et la facilité de lecture, dû au style "oral" adopté par l'auteur.

Pour autant, ce n'est pas pour moi un "grand" livre, je n'y vois rien que je n'ai déjà lu ailleurs, et dans toute l'œuvre publiée de Salinger, c'est l'ouvrage que je retiens le moins.
Si l'on se souviens que Buddy Glass est censé être l'auteur de L'attrape-Cœur, on peut considérer que ce roman n'est qu'une "Histoire dans l'histoire" de la famille Glass, qu'une digression... Pour ma part, je reste une fervente amatrice de Dressez Haut la Poutre Maîtresse, Chapentier et Seymour, une introduction et des autres nouvelles qui composent ce fascinant portrait de famille...

Le roman m'a surtout énormément évoqué l'errance à travers New York, de bar en taxi, de quatre jeunes américains, en 1942, relatée par Auden dans son long poème The Age of Anxiety : texte plus sociétal et générationnel, peut-être, que L'attrape-Cœur, moins axé sur la personnalité des héros; mais peut-être finalement dans le roman de Salinger, tout l'arrière-plan, toute la culture américaine des middle-class dans les années 50, peut-être cet aspect là est-il aussi important que les états d'âme du jeune Caulfield... Le poids de cette culture, de l'american way of life conditionne Holden, et c'est le refus de ce "Way", refus qu'il pousse jusqu'à rêver de vivre dans une cabane perdue dans les bois, dans l'ouest du pays, rêve de vie à la "Walden" en quelque sorte qui fait de lui un personnage inadapté, décalé, perdu...

 

 

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(lu dans le cadre du Mois Américain)