Marina Tsvétaïéva, née en Russie à la toute fin du XIXè siècle, exilée en France après la Révolution de 17, revenue en Union Soviétique à la veille de la seconde guerre mondiale, persécutée par le régime stalinien qui la pousse au suicide, puis réhabilitée par le pouvoir dans les années 50, est l'un des plus grands poètes russes du XXème siècle. Pourtant je n'avais jamais entendu son nom (ou alors je n'y avais jamais prêté la moindre attention ?), jusqu'à l'année dernière. La même semaine (c'est toujours comme ça), je buttai contre elle dans le Limonov de Carrère, dans la discographie de Dominique A que je ré-écoutais à l'occasion de la sortie de son nouvel album (et donc, cette chanson, "Marina", était dans ma discothèque depuis des lustres, sans que je sache de qui elle parlait...), et pour finir, dans les rayons d'une librairie nantaise qui m'est chère, où je trouvai Mon Pouchkine, essai parut en 1937 (peu de temps avant la mort de Tsétaïéva), traduit en français en 1988, épuisé depuis, et re-publié en 2012 donc dans la collection Babel d'Actes Sud.

La vie romanesque, le destin de cette femme, imbriqué dans l'Histoire de l'Europe du XXème siècle, sa vie amoureuse aussi, ses liens avec Pasternak, Rilke (excusez du peu) m'attiraient davantage, au départ, que son œuvre elle-même (parce que je lis peu -très peu- de poésie, et qu'en général je ne lis pas de poésie traduite, craignant trop de lire une œuvre dénaturée, trop éloignée de l'originale).

Mais Mon Pouchkine, justement, c'était de la prose, et en plus un exercice d'admiration littéraire, genre que j'adore, depuis La Diététique de lord Byron, parce qu'un écrivain qui parle de l'œuvre d'un autre révèle surtout beaucoup sur lui. C'est exactement ça que j'ai trouvé dans Mon Pouchkine : d'abord, une découverte émerveillée du style de Marina Tsétaïéva, une langue haletante, urgente; ensuite, bien d'avantage qu'une biographie de Pouchkine ou qu'une analyse de ses poèmes, une plongée dans l'enfance moscovite de la petite Marina, qui habite à quelques pas de la "statue-Pouchkine", qui, dès 4 ans, lis ses poèmes dans l'anthologie de sa sœur aînée; à 5 ans, fait le "petit singe savant" pour les amies de sa nourrice en récitant "les bohémiens"; et à 6 ans, découvre l'amour en assistant à sa première représentation d'Eugène Onéguine.

Et voici le passage en question, un peu long, mais je tiens à le retranscrire ici car il m'a fait pleurer, tant la langue est belle et les émotions me parlent :

"Quelle honte ! Même pas dit merci pour la mandarine ! Amoureuse d'Onéguine, comme une imbécile, et à six ans !..."

Pas d'Onéguine, maman, mais d'Onéguine et Tatiana (et plus de Tatiana, peut-être), des deux ensemble - de l'amour. Jamais, plus tard, je n'ai écrit un de mes textes sans être amoureuse des deux ensemble (d'elle -un peu plus), et pas des deux, mais de leur amour. De l'amour. Ce banc où ils ne se sont pas assis se révéla déterminant.

Ni à l'époque ni plus tard -jamais je n'ai aimé quand on s'embrasse - toujours quand on se quitte. Jamais quand on s'assied -toujours quand on va son chemin. Ma première scène d'amour fut toute non-amour : il n'aimait pas (je comprenais) -il ne s'est pas assis; c'est elle qui aime,et qui se lève donc. Pas un instant il n'ont été ensemble, ils ont fait le contraire : il parlait, elle ne disait mot; il n'aimait pas, elle aimait; il est parti, elle est restée - soulevez le rideau : elle reste là, elle s'est assise, peut-être, parce qu'elle n'était debout que pour lui - elle s'est donc effondrée, elle restera assise - à tout jamais. À tout jamais, elle est assise sur ce banc. Ma première scène d'amour détermina toutes les autres, cette passion de l'amour malheureux, impossible -à sens unique. Dès cet instant j'ai refusé toute idée de bonheur et je me suis vouée - au non-amour.

[...]

Pas que cela - Eugène Onéguine détermina bien autre chose. Si pendant toute ma vie, juqu'à aujourd'hui même, j'ai toujours écrit -la première, toujours - tendu la main - au diable tous les juges - la première, c'est qu'à l'aube de mes jours, Tatiana, dans son livre, à la lumière de la chandelle, la natte détressée sur la poitrine, l'avait, sous mes yeux - fait. Plus tard, quand ils partaient (ils sont toujours partis), je n'ai jamais tendu les mains, je ne me suis jamais retournée : c'est que dans le jardin, alors, Tatiana était restée figée. Statue. Leçon de courage. Leçon de fierté. Leçon de destin. - Leçon de solitude.

 

Je commence dans la foulée une biographie de Marina Tsétaïéva, trouvée "par hasard" chez le bouquiniste, et j'ai déjà ajouté à ma wishlist ses fragments autobiographiques au titre magnifique : Vivre dans le feu .

(et la chanson de Dominique A )